Dark Waters, ou la mise en scène au service de l’histoire

Dark Waters, nouveau film de Todd Haynes, raconte l’histoire de Robert Bilott, avocat qui a combattu pendant plus de vingt ans la multinationale DuPont. Entre informations cachées, complot et manigances, retour sur un des films les plus marquants disponible en salles obscures.

Dark Waters est le nouveau film de Todd Haynes, que l’on a déjà pu voir à la barre de long métrages comme Carol ou plus récemment Le Musée des Merveilles. Le film retrace l’histoire vraie de Robert Bilott, avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, et associé du cabinet Taft. A la fin des années 80, il découvre que l’entreprise DuPont, immense compagnie pétrochimique américaine, déverse des déchets dans la nature et plus spécifiquement dans l’eau. Les déchets rejetés ont une conséquence directe sur les animaux et les habitants alentours. On suit donc pendant plus de 20 ans le combat juridique entre cet avocat esseulé et cette grande compagnie.

La réalisation

Le réalisateur Todd Haynes – Crédits : Britannica

Todd Haynes est connu pour être un réalisateur plutôt classique dans sa manière de mettre en scène. Mais qu’est-ce que ce classicisme est agréable quand il est fait avec autant de minutie. Certes, on peut oublier les plans extrêmement originaux : chacun d’entre eux a déjà pu être observé dans un autre film. Seulement, Todd Haynes réussit à réutiliser ces différentes influences pour en ressortir un film visuellement très abouti et extrêmement plaisant pour les yeux. Le cadrage est absolument excellent en tout point, et varie souvent entre deux extrêmes, même s’ils cohabitent plutôt subtilement. On n’a pas l’impression de suivre deux films qui auraient été regroupé en un. Deux points remarquables : en premier lieu le récit l’affaire en elle-même, où la caméra va avoir tendance à être plus mobile pour montrer l’urgence de la situation. Et en second lieu, la contamination des personnes dépeinte comme une urgence absolue, et la bataille de l’avocat contre la multinationale comme une véritable course contre-la-montre.

On constate même, dans ces moments du film, une accélération qui suit la montée en stress du personnage. L’imminence du danger pour la population, la panique et la colère qui commencent à envahir le personnage, cette colère froide qu’il ne peut pas régler seul, car il dépend de trop d’autres intermédiaires. Mais comme dit précédemment, tout ce passage de l’enquête/procès est contre-balancé par la vie de famille de Robert Bilott, qui a bien évidemment pâti de l’obstination de cet homme à sauver les habitants. Moins dynamiques, ces séquences permettent de montrer à quel point le seul endroit où le personnage pourrait se retrouver et se reposer est sa maison. Cependant, cette mise en scène contraste avec le fait que même chez lui, l’affaire continue, elle est omniprésente.

Le plan en top shot de Dark Waters – Crédits : IndieWire

Pour finir sur la réalisation, un plan se distingue très clairement des autres. Une des scènes du film montre une arrivée monumentale de dossiers dans le bureau de Robert Bilott. Littéralement, des montagnes de fichiers. Et on a là une scène filmée en top shot (la caméra filme l’action comme si elle était fixée au plafond) où l’on voit l’avocat en train d’ouvrir les dossiers, avec plusieurs fondus enchaînés, qui montrent le passage inexorable du temps et la quantité titanesque du travail auquel il s’attelle.

La photographie

La photographie est peut-être l’élément le plus parlant lorsque l’on aborde le film. En effet, dès que l’on voit les actes engendrés par les rejet de déchets par DuPont, la photographique devient très grise, oppressante, presque crasse. Pas besoin d’être Stephen Hawking pour comprendre que ce prisme dépeint une claire volonté de montrer le côté abject des actes de l’entreprise pétrochimique, et de la brume qu’ils imposent dans l’esprit des personnes. Car c’est un autre point essentiel du film : la dichotomie entre les personnages du film. D’un côté, ceux qui ont subi les conséquences des malversations de DuPont est qui se battent pour les faire tomber, ou au moins les faire payer. De l’autre, le reste de la population, pour qui DuPont est l’entreprise qui fait vivre la région (le film se déroule en Virginie, aux États-Unis) et qui donne de l’emploi.

Extrait de la scène du parking de Dark Waters – Crédits : IndieWire

Mais la photographie ne s’arrête pas à un simple étalonnage gris dans les scènes montrant les agissements de DuPont. Lors des scènes d’intérieur, on a des aplats d’orange, notamment dans la maison de Bilott, pour que le foyer reste un endroit chaleureux pour lui, qu’il reste cet endroit encore préservé. Cependant, la quintessence du talent du directeur de la photo réside dans une scène prenant place dans un parking. On remarque la couleur bleutée à l’intérieur, symbole de la froideur du lieu, de l’inhospitalité de celui-ci pour le protagoniste. C’est d’ailleurs dans ce lieu que se déroule une scène où le protagoniste ressent le pression exercée sur lui par DuPont, du pouvoir et de la volonté de celle-ci de le faire taire.

Les acteurs

L’acteur Mark Ruffalo (Disney)

C’est certes un point que l’on a tu depuis le début de cet article, mais une chose est sûre : Dark Waters est un film d’acteurs. En première ligne bien évidemment, Mark Ruffalo (Avengers, Spotlight, Zodiac) qui campe ici Robert Bilott. L’acteur commence à avoir une expérience et une certaine expertise dans ce genre de rôle; son personnage ressemble ici légèrement à ses rôles dans Spotlight ou Zodiac, respectivement celui d’un journaliste et d’un enquêteur. Toutefois, contrairement à son habitude, il est ici beaucoup plus dans la retenue. On est loin de l’exubérance qu’il peut avoir lorsqu’il incarne Bruce Banner dans Avengers, par exemple. Par certains moments, son expression faciale peut montrer un presque sentiment de désespoir, comme s’il était dépassé par les événements.

L’actrice Anne Hathaway (Paris Match)

Ce léger sous-jeu (volontaire bien évidemment) permet aux acteurs secondaires d’exploser. Anne Hathaway (Interstellar, Dark Night Rises) notamment, qui joue sa femme, et qui vient complètement voler deux scènes. Elle excelle dans ce rôle de femme forte, qui se bat pour sa famille tandis que son mari est absorber par son travail. Le rappel dont Anne Hathaway bénéficie quant aux moments que Robert a manqué avec sa famille est d’ailleurs absolument parfait, d’une justesse folle. Enfin, le troisième acteur que l’on peut et que l’on doit ressortir est Tim Robbins (Les Évadés) qui joue le patron du cabinet d’avocats Taft et qui est le choix parfait pour jouer ce personnage à la fois juste et extrêmement dur dans ses propos.

La musique

La musique n’occupe ici qu’une place dans l’accompagnement de l’action : elle ne prend jamais le dessus sur l’image. La bande originale prend toutefois son envol sur quelques scènes, notamment celle du parking, citée plus haut. Elle lui permet en effet de prendre un côté beaucoup plus stressant, presque inquiétant. Grâce à la musique et à la mise en scène, on bascule à ce moment-là dans un véritable thriller politique, un aspect moins bien exploité dans la suite du long-métrage. Même si on sent la pression mise par DuPont sur Robert Bilott, elle est moins physique, mais plus sur le fait de lui mettre des bâtons dans les roues. Enfin, on ne peut faire un point musique sans parler de l’utilisation absolument parfaite de Take Me Home, Country Roads par John Denvers. Remarquez, faire un film où l’on parle de la Virginie sans utiliser cette chanson aurait été un sacrilège.

Conclusion : 16/20

Dark Waters, malgré quelques défauts inhérents à son classicisme, sait raconter une histoire qui va d’un point A à un point B sans interruptions, sans temps mort, et qui est vraiment agréable à voir. Le film sait ce qu’il doit faire et le fait admirablement bien. S’il n’est certainement pas un grand film ni un film mémorable, c’est un très bon moment pour une histoire qui se devait d’être racontée. Le film est normalement encore à l’affiche dans de nombreux cinémas, alors pourquoi ne pas marquer votre retour dans les salles obscures avec lui ?

Evan Livenais

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