Après un an, que reste-t-il d’Euphoria ?

Sortie il y a précisément 16 mois dans le monde entier, diffusée par la chaîne de télévision HBO, Euphoria est une série qui a énormément marqué le public et la critique par un traitement (très) spécial de la jeunesse américaine. Mais plus d’un an après sa sortie, qu’en reste-t-il ? Cette série a-t-elle marqué les gens sur le coup, ou reste-t-elle dans les esprits comme LA grande série qu’elle a toujours revendiquée d’être ?
(spoiler : oui, mais on va essayer de développer un peu plus ça).

Par Evan Livenais
Publié le 17/10/2020

Un impact sur la jeunesse

Ce qui marque en premier lorsqu’on regarde la série (et les nombreux retours passé et à venir) c’est à quel point la jeunesse du monde entier s’est emparée du phénomène pour l’exporter dans le monde réel. On ne compte plus les make-up tirés d’Euphoria, ou encore les Tik Tok tirés de la série. Plus qu’un simple effet de mode sur les réseaux, la série a eu un impact significatif sur des personnes qui ne se sentaient pas bien dans leurs corps, dans leur vie, et qui ont pu s’identifier aux personnages de la série. En effet, la galerie de protagonistes et de personnages secondaires est suffisamment ample pour permettre à chaque téléspectateur de se reconnaître dans l’un d’entre eux. C’est d’ailleurs l’un des casting les plus variés que nous la télévision nous ait offert depuis longtemps. Entre Barbie Ferreira (Kat) , l’une des premières mannequins grande taille, Hunter Schafer (Jules), acteur.trice transgenre -dont le personnage est également transgenre- ou encore Maud Apatow (fille du réalisateur Judd Apatow), nos yeux ne savent plus où se poser.

Bande-annonce de la première saison d’Euphoria – Crédits : FilmsActu

Le bon, la brute et le cruel

S’il y a bien un point qui distingue Euphoria des classiques teen séries (séries adolescentes), c’est bien ce regard cruel et plutôt cynique porté sur la jeunesse américaine. Entre sexe à outrance (plus souvent dans la brutalité que dans la douceur -la série a même dû être remonté car elle comportait trop de scènes de sexe pour la télé américaine-), violence physique et psychologique, le show ne brosse pas un portrait flatteur des adolescent.e.s. Pourtant, n’est-ce pas là l’objectif du show-runner Sam Levinson ? Montrer à quel point la jeunesse américaine est en pleine mutation, en pleine transition, la presque-absence de barrières, la disparition des limites ? On retrouve ce concept dans l’un des dialogues majeurs de la série, prononcé dès le premier épisode.

« J’envie ta génération. Vous vous fichez des règles. Pour moi c’est positif »

Cal Jacobs

Sauf que cette pensée est prononcée par un patriarche réactionnaire, et c’est sûrement là que se situe la nuance de la série. Elle ne montre pas une jeunesse en pleine mutation, mais le regard que porte la vieille génération et les personnes trop conservatrices sur cette jeune génération. C’est d’ailleurs pour ça que tous les personnages foncièrement mauvais sont punis. La série est d’ailleurs loin d’être manichéenne sur ce point, mais démontre une certaine vision de son auteur sur la psyché humaine. Les êtres fondamentalement lumineux réussissent tous à s’en sortir, même s’ils ont fait beaucoup d’erreurs. A l’inverse, les êtres fondamentalement nocifs comme la famille Jacobs, le père de Cassie et Lexie, Maddy (même si elle n’est pas nécessairement nocive, elle représente un certain stéréotype de la jeune fille américaine qui ne se doit plus d’être selon le show) ne s’en sortent pas et sont détruits.

La naissance d’une icône

Euphoria aura été, en plus de la naissance de son auteur Sam Levinson, la naissance d’une nouvelle icône, Zendaya. Si elle avait déjà été aperçue plus jeune sur Disney Channel, ce qui peut être un point positif (Ryan Gosling, Justin Timberlake) ou plus compliqué (Lindsay Lohan), c’est son premier grand rôle dans une oeuvre majeure. Un rôle d’ailleurs récompensé par l’Emmy Awards de la meilleure actrice dans une série dramatique il y a quelques semaines. Recevoir ce prix a sacré Zendaya comme la plus jeune lauréate de l’histoire de la cérémonie britannique.

Mais plus que de simples récompenses ou un passé glorieux, Zendaya est Euphoria. Elle représente les troubles de la jeunesse avec le côté addict de Rue mais également son côté extrêmement lumineux. Son personnage, par sa bipolarité, va dans le même sens de liberté infinie combiné au chaos permanent. La mise en scène accompagne d’ailleurs cette impression, par le choix de certaines scènes notamment. On pourrait évoquer les moments où Zendaya est droguée, et que le monde autour d’elle s’effrite, tourne, se meurt, qu’elle ne tient plus debout. D’ailleurs, en parlant de mise en scène…

L’esthétique de la décennie 2010

On sent bien qu’Euphoria est la digne héritière de tout ce qui s’est fait esthétiquement dans les années 2010, que ce soit dans les séries ou dans le cinéma. On y reviendra d’ailleurs plus tard, mais elle se rapproche bien plus du cinéma que de la série télé classique. Pour l’esthétique, c’est la photo qui crie le plus son amour pour le cinéma très récent. On pense forcément au cinéma de Nicolas Winding Refn lorsque l’on voit la photo de la série (réalisée majoritairement par le directeur de la photo Marcell Rév), avec ces néons omniprésents, ces stroboscopes utilisés dès qu’il y a une soirée, etc. Cela rappelle un film comme The Neon Demon.

Roger Deakins est également convoqué : le directeur de la photo de Denis Villeneuve ou encore de Skyfall est connu pour avoir des couleurs très fortes qui viennent marquer la pellicule ou le numérique. Il suffit de regarder Blade Runner 2049 pour réaliser l’importance christique du orange et du bleu dans son travail. Une photo certes hérité du cinéma pour une série, mais est-elle le seul lien entre Euphoria et le cinéma ?

Série ou cinéma : le nouveau dilemme

Euphoria n’est clairement pas une série télé au sens propre du terme. Cependant, peu de séries actuelles peuvent aujourd’hui être qualifiées de « séries télé » au sens propre du terme. Car qui dit épisode « classique », dit épisode visionnable à lui seul, sans besoin de contexte additionnel, et finissant par un cliffhanger.

Euphoria n’emprunte pas du tout ce chemin. On est plus proche d’un film de 8 h qu’une série télé comme Friends, par exemple. Les cliffhangers n’existent tout simplement pas, chaque épisode se terminant sur un générique sec, mais qui induit la suite à chaque fois : de fait, il n’y a pas d’épisodes visibles seuls. Vient ensuite la question de la mise en scène. Ici, on s’éloigne de la mise en scène fonctionnelle et pratique que l’on trouve habituellement dans les séries pour avoir une démarche, encore une fois, qui se tourne plus vers le cinéma. Quatre réalisateurs de cinéma ont d’ailleurs œuvré sur les différents épisodes (Sam Levinson, Jenifer Morrison, Pippa Bianco et Augustine Frizzell).

Cela se retranscrit sur l’image : tout le propos ne sort pas seulement du scénario. On respecte une des premières règles du cinéma, qui est le « show don’t tell », que l’on peut traduire par « montre, ne dis pas ». Euphoria montre tellement bien son univers, avec une telle justesse, une telle douceur mais en même temps une vraie cruauté que ç’en est un régal.

Conclusion

Alors, que reste-t-il d’Euphoria après un an ? Pour commencer, un immense coup de poing donné par Sam Levinson et une équipe au diapason, qui a marqué toute une jeunesse (oui, c’est le mot principal de l’article) et qui continue de vivre avec elle par le biais des réseaux sociaux. Euphoria n’est pas un soufflé rapidement retombé, mais une oeuvre majeure, vouée à rester longtemps. Ensuite, une hâte rarement observée se profile sur les réseaux sociaux depuis l’annonce de la seconde saison. La nouvelle et l’ancienne génération s’accordent sur le caractère incroyable de la série, qui est devenue un véritable phénomène culturel. Bref, Euphoria est et restera (en tout cas pour la première saison), Immense.

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