POLITOLOGUE : LES ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES AUX ÉTATS-UNIS, COMME UN AIR DE GAME OF THRONES

Commerces qui se barricadent à Washington D.C., retrait des armes à feu dans les rayons des supermarchés du groupe Walmart, « semaine test » pour Facebook… Entre l’incertitude quant aux résultats et la crainte d’une escalade des tensions, les États-Unis s’apprêtent à vivre le dénouement d’élections présidentielles au moins aussi hors-normes que 2020. Pour ce quatrième épisode, Politologue se penche sur les causes de cette montée des tensions et des craintes. En espérant que ces dernières soient infondées…

Commerces qui se barricadent à Washington D.C., retrait des armes à feu dans les rayons des supermarchés du groupe Walmart, « semaine test » pour Facebook… Entre l’incertitude quant aux résultats et la crainte d’une escalade des tensions, les États-Unis s’apprêtent à vivre le dénouement d’élections présidentielles au moins aussi hors-normes que 2020. Pour ce quatrième épisode, Politologue se penche sur les causes de cette montée des tensions et des craintes. En espérant que ces dernières soient infondées…

2020 s’annonçait déjà comme l’année du “jamais-vu” et du “toujours plus”, mais elle vient de franchir une nouvelle étape au terme des élections présidentielles américaines. Alors que Donald Trump n’a toujours pas admis s’il reconnaîtrait ou non les résultats des élections, le spectre d’une escalade des tensions au sein même du pays se fait ressentir. À Washington D.C., c’est désormais le bruit des marteaux et des scies sauteuses qui rythme les rues à proximité de la Maison-Blanche, à mesure que les magasins se barricadent. Certains commerçants ont en effet peur que la situation ne dégénère dans la capitale, ou plusieurs émeutes avaient déjà eu lieu lors de manifestations en mars. 

De son côté, le géant Walmart a annoncé retirer les armes à feu et munitions de ses rayonnages, une mesure adoptée pour la seconde fois cette année. “Nous avons vu des mouvements isolés d’agitation sociale et, comme nous l’avons déjà fait à plusieurs reprises au cours de ces dernières années, nous avons déplacé nos armes à feu et nos munitions hors des rayons par mesure de précaution pour la sécurité de nos usagers”, a déclaré un porte-parole de la chaîne de magasins. Autre entreprise prenant très au sérieux ces spéculations, Facebook est à nouveau mise à l’épreuve cette année. Face à des stratégies politiques digitales de plus en plus agressives et à la multiplication des fake news, dont il avait déjà été victime en 2016, le réseau social va être grandement “testé” cette semaine. Mark Zuckerberg s’est quant à lui montré plus alarmiste, en déclarant lors d’une conférence jeudi dernier : “Je suis inquiet qu’il y ait un risque de troubles civils dans tout le pays, alors que notre nation est si divisée et que les résultats électoraux prendront potentiellement des jours ou des semaines à être finalisés”.

Un dénouement inconnu à cause des systèmes de vote…

Il est de nature publique que personne ne connaîtra les résultats définitifs des élections aux États-Unis le 3 novembre prochain. En cause notamment, les différents systèmes de vote proposés dans les polling stations -bureaux de vote- américains. À l’heure actuelle, le système de vote par correspondance est favorisé dans de nombreux États, compte tenu de la crise sanitaire que traverse le pays. Le 28 octobre dernier, plus de 70 millions d’électeurs.trices avaient déjà voté dans tout le pays, ce qui représente la moitié du total des votes comptabilisés lors des élections en 2016. La Californie, le Texas et la Floride sont les trois États dans lequel le vote par correspondance a été massivement privilégié, comme on peut le voir sur la carte interactive ci-dessous :

https://public.flourish.studio/visualisation/4203077/
Cette carte est interactive ! Malheureusement, WordPress fait payer cette option, ce qui ne nous permet pas d’afficher normalement ce contenu. Toutefois, vous pouvez cliquer sur le lien affiché plus haut pour consulter cette carte plus en détail !

Le vote par correspondance est d’ailleurs plus favorisé par les électeurs démocrates que par les électeurs républicains. En cause, les nombreuses critiques de Donald Trump sur ce système de vote, qu’il qualifie de “fraude” ; le candidat républicain appelle donc ses électeurs.trices à voter massivement le 3 novembre, dans les bureaux de vote. Mais les électeurs Républicains ne sont pas les seuls à craindre un dysfonctionnement du vote par correspondance. Ancienne étudiante en journalisme de 25 ans, Lauren O’Machel souhaitait voter par correspondance pour se protéger, elle et ses proches. La peur d’un problème avec son bulletin de vote l’a finalement décidée à aller voter à proximité de chez elle, à Chicago (Illinois).

“Bien que les bulletins de vote par correspondance existent depuis longtemps et soient pour la plupart fiables, ce qui signifie qu’ils seront comptés à temps, je suppose que j’avais peur qu’ils ne se perdent dans le courrier ou ne soient pas jetés. Je pensais au pire des cas. J’ai donc décidé de voter en personne, tout en gardant mes distances avec les autres et en portant un masque. Le bureau de vote où je suis allé était très sûr et a fait du bon travail.”

Lauren O’Machel, ancienne étudiante en journalisme vivant à Chicago (Illinois)

Un avis partagé par Andrew Pierce Fancher, étudiant en journalisme et en histoire au Texas :

“Je ne sais pas si le système postal en France est fiable, mais le service postal des États-Unis est plutôt sous-financé. Demandez à n’importe quel Américain, et il vous dira que l’USPS a perdu une lettre ou deux.

Andrew Pierce Fancher, étudiant en journalisme et en histoire à l’University of North Texas

Le jeune homme explique que c’est cette constatation qui l’a poussé à aller voter en présentiel, « en plus des cas avérés où les bulletins de vote par correspondance ont été jetés« , glisse-t-il. L’étudiant en histoire relativise cependant en expliquant que « le vote par correspondance existe depuis la guerre civile américaine -pour les militaires, pas pour les civils-. [Il] a été ouvert au public vers les années 2000. Si ce n’était pas un système relativement fiable, je ne pense pas que nous l’utiliserions.

Après avoir voté, certains électeurs se voient remettre des stickers par les bureaux de vote – Crédit Andy Pierce Fancher

… mais aussi de l’extrême polarisation de la scène politique américaine

L’autre cause de ce dénouement inconnu, c’est la polarisation à l’extrême de la politique américaine. Le système électoral étasunien voit dès le départ s’affronter deux partis : les Républicains, menés par Donald Trump, et les Démocrates, menés par Joe Biden. Cette année, les stratégies de campagne de chaque parti se sont montrées bien plus agressives que lors des élections de 2016. En parallèle, ces stratégies se sont centrées sur certains points bien particuliers.

Depuis le meeting raté de Donald Trump à Tulsa, sa stratégie de campagne s’est concentrée sur « l’idée que Joe Biden est inféodé à l’extrême-gauche de son parti« , explique Laurence Nardon. « C’est-à-dire qu’il va suivre toutes les directives que lui donnent des gens comme Bernie Sanders, ou Alexandria Ocasio Cortez. Selon la campagne Trump, il y a aujourd’hui deux choses à dire : que si Biden est élu […] il va transformer l’économie américaine en économie soviétique […] et d’autre part […] mettre en place toutes les revendications les plus radicales du mouvement Black Lives Matter. » Sur ce point, Donald Trump joue sur les scènes de violences qui ont pu avoir lieu en marge des manifestations du mouvement BLM, en en faisant une généralité, pour -quelque part- effrayer l’électorat.

Une polarisation visible jusque dans les débats télévisés – Crédits : Atalayar

Renan-Abhinav Moog, expert à la Fondation Jean-Jaurès, explique cette polarisation des camps démocrate et républicain par une certaine « radicalisation » des opinions politiques américaines : dans certains États, c’est républicain ou rien, et inversement. « Les fiefs démocrates sont effectivement de plus en plus démocrates (4,3 millions de voix d’avance pour Clinton dans la seule Californie en 2016), les fiefs républicains de plus en plus républicains. La carte du Sénat est d’ailleurs une parfaite illustration de cette polarisation : il n’y a plus que 8 Etats sur 50 ayant un sénateur de chaque camp. C’est sans précédent : jusqu’en 1996, un certain nombre d’Etats étaient encore très ouverts sur le plan électoral, mais ce nombre s’est considérablement réduit« .

Les deux camps jouent sur la cristallisation de leurs valeurs et leur opposition pour lever des fonds. Comme l’explique Véronique Le Billon dans un article pour Les Échos, « les divisions exacerbées entre Donald Trump et Joe Biden, le débat sur l’égalité raciale et, pour finir, la course des républicains pour nommer une juge conservatrice à la Cour Suprême ont été de puissants moteurs pour doper les contributions. Au lendemain de la mort de la juge progressiste Ruth Bader Ginsburg (« RBG »), la plateforme de levée de fonds des démocrates, ActBlue, a ainsi enregistré en une seule journée quelque 70 millions de dollars de dons.« 

Les deux camps jouent sur la cristallisation de leurs valeurs et leur opposition pour lever des fonds. – Crédits : CGTN

Une polarisation bien évidemment perçue par les électeurs.trices, quel que soit leur statut professionnel et leur âge. Lauren O’Machel perçoit cette division de manière très nette. “J’ai l’impression que les États-Unis sont encore un school child [“un gosse de primaire”, ndlr]  par rapport à d’autres pays. Nous manquons d’empathie et de gentillesse. La plupart des Américains en ont totalement marre de la division que les partis républicain et démocrate ont créée.”, explique la jeune femme. Une fracture selon elle renforcée par la gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19, qu’elle impute directement au Président Donald Trump :

“Depuis qu’il [Donald Trump] a décidé […] de ne rien faire, le peuple américain, les entreprises, les écoles, en souffrent. Nous savons qu’il y a plus de 231 000 morts aux États-Unis. C’est inacceptable. Cette élection fait ressortir le pire chez les gens alors que nous devrions nous rassembler et être unis !”

Lauren O’Machel, ancienne étudiante en journalisme vivant à Chicago (Illinois)

Quand les élections présidentielles sont synonyme de peur

Au-delà de percevoir cette division, de nombreux citoyens américains s’inquiètent de possibles troubles et émeutes dans les différentes grandes villes du pays. À l’image des commerces proches de la Maison-Blanche qui se barricadent en prévision d’une escalade des tensions, certains employés ont même pour consigne de ne pas venir travailler le 3 novembre pour éviter tout incident. “Je ne serais pas surprise que des émeutes éclatent après les élections« , glisse Lauren O’Machel. « Je vais au bureau une fois par semaine, et ma patronne m’a même dit que nous n’irions pas au travail le mercredi parce qu’elle ne veut pas avoir à faire face à [des troubles] après l’élection. Les semaines à venir vont être difficiles.

D’autres relativisent, comme Andy Pierce Fancher, qui explique qu’il ne peut “spéculer sur ce qui se passera si Trump ou Biden gagne. Les deux candidats sont radicalement différents l’un de l’autre et apportent avec eux des supporters étonnamment différents. […] En raison de la dynamique présentée par chaque candidat, il y a beaucoup trop de possibilités pour le résultat final.

Des possibilités qu’envisage Lauren O’Machel :

“Je suis inquiète pour mardi [pour plusieurs raisons] : nous ne connaîtrons pas les résultats de l’élection. [De même], que Trump gagne ou non, il y aura beaucoup de troubles dans le pays pendant probablement quelques semaines. […] Si Biden gagne, les républicains vont tout porter devant les tribunaux pour essayer de lui enlever la victoire. […] De plus, si Biden gagne, je ne pense pas que Trump abandonnera son siège facilement. Il va devoir être traîné hors du Bureau ovale.”

Lauren O’Machel, ancienne étudiante en journalisme vivant à Chicago (Illinois)

Pour l’heure, personne n’est réellement en mesure de prédire ce qui va suivre les résultats des élections. Les premiers résultats devraient arriver dans la journée du 3 novembre, mais personne ne sait actuellement quand ils seront définitifs. Une chose est certaine : l’Amérique est sur le point d’ajouter un nouveau chapitre à son Histoire.

Publié par Quentin-Mathéo PIHOUR

Étudiant en journalisme à l'IUT de Lannion, fondateur d'All In. et rédacteur pour le média urbain 1863

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