Indian Chronicles et désinformation Made in France : le numérique, nouveau champ de bataille des États

Des articles et des médias montés de toutes pièces, de faux journalistes, mais aussi des tribunes d’eurodéputés du Rassemblement National et même la résurrection d’un défenseur des droits humains. Ce cocktail ne vous dit rien ? Pourtant, ces ingrédients sont au coeur d’une vaste campagne de désinformation en ligne menée par l’Inde en Europe depuis 15 ans.

Ces révélations, c’est l’ONG belge EU DisinfoLab, spécialisée dans la désinformation en ligne, qui les a publiées dans un rapport de plus de 80 pages le 8 décembre dernier. Baptisé “Indian Chronicles”, ce document met en lumière une nébuleuse regroupant plus de 550 sites Web, 750 “médias” et une dizaine d’ONG autour du groupe indien Srivastava. Les actions entreprises par cette organisation ont majoritairement visé à promouvoir l’Inde et ses intérêts, en donnant l’impression d’un large soutien de la communauté européenne à ce pays. En parallèle, la campagne de désinformation avait pour but de nuire aux intérêts du Pakistan, et dans des proportions moindres, de la Chine. Pour ce faire, le réseau a publié -via ses “médias”- des articles montés de toutes pièces, par des journalistes n’ayant jamais existé, mais aussi d’autres articles “aspirés” sur d’autres sites d’information. 

La campagne de désinformation met la barre un peu plus haut en proposant ensuite des tribunes exclusives d’eurodéputés européens sur des sujets de géopolitique -toujours pour servir les intérêts indiens-. C’est ainsi que quatre élus du Rassemblement National (RN), Dominique Bilde, Thierry Mariani, Virginie Joron et Julie Lechanteux ont malgré eux servi la propagande indienne. On notera qu’à aucun moment Mme. Lechanteux ne s’est étonnée de se voir demander une interview par un site ouvert… 5 jours plus tôt.

Pire encore, la nébuleuse a ressuscité des organisations inactives, à l’image de la Commission to Study the Organization of Peace (CSOP), une ONG accréditée au Conseil Économique et Social des Nations Unies. Inactive depuis les années 1970, l’organisation a soudain refait surface en 2005, avec son dirigeant Louis B. Sohn, un défenseur des droits humains. Problème : il est décédé en 2006, alors que son nom figure pourtant parmi les participants de deux évènements en 2007 et 2011, en tant que représentant du CSOP.

Au-delà d’avoir commis des infractions très graves au regard de la législation en vigueur dans les pays de l’Union Européenne, la nébuleuse organisée autour du groupe Srivastava révèle une dynamique intéressante. En effet, elle compense la faiblesse de ses éléments par leur nombre : seuls, les médias -qu’elle regroupe au sein de l’entité The Big News Network- n’ont que peu de crédibilité, donc d’impact. Seulement, comme ils sont articulés pour promouvoir le même contenu simultanément, l’effet de masse l’emporte sur la crédibilité. Dès lors, l’information est beaucoup plus prise au sérieux…

Facebook, terrain de conquête des campagnes étatiques

Dans les faits, ce n’est pas la première fois qu’un ensemble d’entités numériques est mobilisé dans un but de désinformation ou de propagande. La pratique est, dans des dimensions moindres, courante sur les réseaux sociaux où les followers s’achètent en masse. Là où cela devient problématique pour les modérateurs de ces plateformes, c’est lorsque cette organisation dissimule des intérêts étatiques. Si l’imaginaire collectif se représente la Russie ou la Chine menant de vastes opérations numériques contre des pays étrangers, une affaire récente pourrait bien démontrer que cette pratique a aussi du made in France.

Le 15 décembre dernier, Facebook a ainsi annoncé avoir suspendu trois réseaux [ensembles de comptes, ndlr] gérés de Russie et de France, l’un d’entre eux étant lié à l’armée française. Dans un billet de blog, la compagnie créée par Mark Zuckerberg explique que ces réseaux de comptes ont été identifiés comme opérant un “comportement coordonné […] au nom d’un gouvernement ou d’une entité étrangère”. Si les deux premiers étaient liés à l’Internet Research Agency (IRA), une entité russe, le troisième “s’est avéré avoir des liens avec des personnes associées à l’armée française”.

Les opérations du réseau lié à l’armée française visaient principalement la Centrafrique, le Mali, mais aussi le Niger, le Burkina Faso, l’Algérie, la Côte d’Ivoire et le Tchad. Dans chacun de ces pays, de faux habitants donnaient des témoignages sur la présence des forces armées françaises, la commentant ou affichant leur soutien. Au total, ce sont 84 comptes, 6 pages, neuf groupes Facebook et 16 comptes Instagram qui ont été désactivés par les équipes du réseau social. Au-delà d’interroger sur les pratiques de l’armée française et sur sa responsabilité dans cette affaire, la situation soulève une question importante : à l’ère des campagnes de désinformation étatiques en ligne, les réseaux sociaux ne deviennent-ils pas les “gendarmes du monde” version 2.0 ?

L’avènement d’Internet, version 2.0 du désenchantement de Weber ?

Dans son ouvrage Le Désenchantement de l’Internet – Désinformation, rumeur et propagande, le spécialiste en sciences de l’information et de la communication Romain Badouard remet au goût du jour le concept de « désenchantement » formulé par Max Weber. Et effectivement, nous sommes passés d’un monde à un autre ; des promesses d’émancipation, de transformation et d’amélioration de la vie quotidienne aux rumeurs, fausses informations, vagues de harcèlement et course à la popularité qui caractérisent aujourd’hui la vie numérique.

Dans ce qui est quelque part devenu un champ de bataille, le maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise se penche sur la « nouvelle guerre de l’information« , la participation d’acteurs multiples dans le débat en ligne et la multiplication de leurs « registres d’intervention« . Et parmi ces acteurs, on retrouve bien entendu les États, qui cherchent eux aussi à exister et à défendre leurs intérêts dans l’espace numérique.

Les campagnes de désinformation ne sont pas nouvelles et, au même titre que les faxe news, il est compliqué de lutter contre elles. Comme l’expliquent Florian Sauvageau, Simon Thibault et Pierre Trudel dans Les fausses nouvelles. Nouveaux visages, nouveaux défis. Comment déterminer la valeur de l’information dans les sociétés démocratiques : « les efforts de dénonciation finissent par amplifier le problème qu’ils essaient de résoudre […] le fait d’adopter une attitude critique ne fait qu’empirer les choses, puisque, en discréditant les fausses nouvelles, nous continuons d’en parler ». Du reste, il est aujourd’hui presque impossible de prévenir l’émergence d’un réseau de désinformation numérique avant qu’il ne soit pleinement constitué et opérationnel. Si une telle opération requiert des moyens spécifiques, elle n’en est pas moins accessible à de nombreux acteurs de l’espace numérique, et non pas seulement étatiques…

Publié par Quentin-Mathéo PIHOUR

Étudiant en journalisme à l'IUT de Lannion, fondateur d'All In. et rédacteur pour le média urbain 1863

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :