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Édito | Merci aux messies de la French Touch

Nous vous invitons fortement à lancer la lecture du morceau présenté ci-dessous pour découvrir cet article. Bonne lecture !

Veridis Quo – Daft Punk

Oui, on est en retard, mais c’est dur d’être un fan en 2021. Ne me demandez pas où j’ai puisé l’inspiration pour cette phrase, toute ressemblance avec un pseudo discours présidentiel est purement fortuite.

C’était déjà dur de grandir en tant que fan, de voir certains artistes que j’admirais disparaître, arrêter leur carrière, ou se séparer. Dans le cas des Daft Punk, c’est différent. Mais pour raconter brièvement cette histoire, il est nécessaire de revenir au début.

J’étais tout gamin quand j’ai entendu pour la première fois Harder, Better, Faster, Stronger dans le bureau de mon père, qui travaillait souvent en musique. Rieur, il s’amusait avec une application sur un téléphone HTC à clapet coulissant (oui, oui), qui permettait de recréer les sons du duo iconique. Je ne connaissais pas grand-chose à la musique à cette époque, mais cette expérience a sûrement marqué l’idée que je me fais de la culture musicale. C’est peut-être aussi ce qui m’a poussé à découvrir de nouveaux genres, de nouveaux artistes et de nouveaux morceaux. Dès le départ, les sonorités électroniques m’avaient séduit, et j’avais écouté d’une traite leur album issu de la tournée Alive en 2007.

L’un des shows du duo électronique pour la tournée Alive 2007 – Crédits : arcti1 (YouTube)

On pourrait qualifier les Daft Punk de monument de la French Touch à l’international, de figures de proue du soft power français, et j’en passe. En tant que fan, le groupe me paraissait immuable. Ayant grandi avec leurs sons, j’avais suivi leurs albums et collaborations dès qu’ils paraissaient. Certes, je n’appréciais pas forcément l’ensemble de leurs productions, mais je chérissais certains de leurs projets, à l’image de la B.O. du film TRON. Qui aurait cru que le duo français n’était pas éternel, qu’il n’allait pas perdurer jusqu’à la disparition de ses membres ?

Je passerai sous silence l’attente d’un nouvel album, ou encore la recherche de signes cachés dans les clips ou les rares bribes d’informations à leur sujet. En 2020, Has It Leaked ? prétendait dans un post Facebook que les deux français étaient en studio et préparaient un nouvel album, attendu la même année. Le message avait été suivi quelques jours plus tard par de pseudo-documents de la maison de disques du groupe, attestant à priori de la sortie prochaine d’un album. Las, le magazine Tsugi révélait dans un article que l’information était sans doute fausse, après avoir tenté de la vérifier auprès de plusieurs sources.

Des fuites, des murmures donc, mais aucun nouveau projet à l’horizon. Les collaborations avec The Weeknd laissaient présager de bonnes choses, mais elles n’auront finalement pas abouti. Et je pense ne pas être le seul à voir le groupe se séparer en n’ayant pas sorti un dernier projet exclusif, sans collaboration aucune.

Avec la publication de l’énigmatique vidéo « Épilogue » et l’annonce de leur séparation, ces images du duo casqué prennent une dimension toute autre que lors de la première diffusion d’ Electroma, le film dont elles sont tirées. En 7 minutes et 57 secondes, c’est tout un univers qui semble partir en poussière, parsemé de vagues espoirs. Dans une sorte de Ok Corral revisité sans dialogues, l’un des deux membres du groupe pose une bombe sur son acolyte, avant de le regarder exploser, puis de partir au loin. La scène laisse perplexe, mais c’est un fait : Daft Punk, c’est terminé.

Epilogue, dernier épisode de la saga Daft Punk – Crédits Daft Punk (YouTube)

Mais les Daft Punk, ça aura aussi été des heures passées à écouter en boucle Around the World pendant les soirées (-et les festivals !-), à faire passer Robot Rock à fond dans la voiture, en criant avec des amis. Mais aussi des moments de détente, passés à écouter les morceaux, pour certains plus calmes, de Random Access Memories, le dernier album du groupe. Je me vois mal leur lancer un « Salut mon pote ! » à la Michel Drucker, mais les larmes et la voix tremblotante y sont.

Je me contenterai donc d’un « Merci » absolument sincère ; merci d’avoir fait briller la French Touch, merci de faire partie de la culture musicale française, merci d’avoir fait rêver des générations d’auditeurs·ices, merci pour tout.

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Indian Chronicles et désinformation Made in France : le numérique, nouveau champ de bataille des États

Des articles et des médias montés de toutes pièces, de faux journalistes, mais aussi des tribunes d’eurodéputés du Rassemblement National et même la résurrection d’un défenseur des droits humains. Ce cocktail ne vous dit rien ? Pourtant, ces ingrédients sont au coeur d’une vaste campagne de désinformation en ligne menée par l’Inde en Europe depuis 15 ans.

Ces révélations, c’est l’ONG belge EU DisinfoLab, spécialisée dans la désinformation en ligne, qui les a publiées dans un rapport de plus de 80 pages le 8 décembre dernier. Baptisé “Indian Chronicles”, ce document met en lumière une nébuleuse regroupant plus de 550 sites Web, 750 “médias” et une dizaine d’ONG autour du groupe indien Srivastava. Les actions entreprises par cette organisation ont majoritairement visé à promouvoir l’Inde et ses intérêts, en donnant l’impression d’un large soutien de la communauté européenne à ce pays. En parallèle, la campagne de désinformation avait pour but de nuire aux intérêts du Pakistan, et dans des proportions moindres, de la Chine. Pour ce faire, le réseau a publié -via ses “médias”- des articles montés de toutes pièces, par des journalistes n’ayant jamais existé, mais aussi d’autres articles “aspirés” sur d’autres sites d’information. 

La campagne de désinformation met la barre un peu plus haut en proposant ensuite des tribunes exclusives d’eurodéputés européens sur des sujets de géopolitique -toujours pour servir les intérêts indiens-. C’est ainsi que quatre élus du Rassemblement National (RN), Dominique Bilde, Thierry Mariani, Virginie Joron et Julie Lechanteux ont malgré eux servi la propagande indienne. On notera qu’à aucun moment Mme. Lechanteux ne s’est étonnée de se voir demander une interview par un site ouvert… 5 jours plus tôt.

Pire encore, la nébuleuse a ressuscité des organisations inactives, à l’image de la Commission to Study the Organization of Peace (CSOP), une ONG accréditée au Conseil Économique et Social des Nations Unies. Inactive depuis les années 1970, l’organisation a soudain refait surface en 2005, avec son dirigeant Louis B. Sohn, un défenseur des droits humains. Problème : il est décédé en 2006, alors que son nom figure pourtant parmi les participants de deux évènements en 2007 et 2011, en tant que représentant du CSOP.

Au-delà d’avoir commis des infractions très graves au regard de la législation en vigueur dans les pays de l’Union Européenne, la nébuleuse organisée autour du groupe Srivastava révèle une dynamique intéressante. En effet, elle compense la faiblesse de ses éléments par leur nombre : seuls, les médias -qu’elle regroupe au sein de l’entité The Big News Network- n’ont que peu de crédibilité, donc d’impact. Seulement, comme ils sont articulés pour promouvoir le même contenu simultanément, l’effet de masse l’emporte sur la crédibilité. Dès lors, l’information est beaucoup plus prise au sérieux…

Facebook, terrain de conquête des campagnes étatiques

Dans les faits, ce n’est pas la première fois qu’un ensemble d’entités numériques est mobilisé dans un but de désinformation ou de propagande. La pratique est, dans des dimensions moindres, courante sur les réseaux sociaux où les followers s’achètent en masse. Là où cela devient problématique pour les modérateurs de ces plateformes, c’est lorsque cette organisation dissimule des intérêts étatiques. Si l’imaginaire collectif se représente la Russie ou la Chine menant de vastes opérations numériques contre des pays étrangers, une affaire récente pourrait bien démontrer que cette pratique a aussi du made in France.

Le 15 décembre dernier, Facebook a ainsi annoncé avoir suspendu trois réseaux [ensembles de comptes, ndlr] gérés de Russie et de France, l’un d’entre eux étant lié à l’armée française. Dans un billet de blog, la compagnie créée par Mark Zuckerberg explique que ces réseaux de comptes ont été identifiés comme opérant un “comportement coordonné […] au nom d’un gouvernement ou d’une entité étrangère”. Si les deux premiers étaient liés à l’Internet Research Agency (IRA), une entité russe, le troisième “s’est avéré avoir des liens avec des personnes associées à l’armée française”.

Les opérations du réseau lié à l’armée française visaient principalement la Centrafrique, le Mali, mais aussi le Niger, le Burkina Faso, l’Algérie, la Côte d’Ivoire et le Tchad. Dans chacun de ces pays, de faux habitants donnaient des témoignages sur la présence des forces armées françaises, la commentant ou affichant leur soutien. Au total, ce sont 84 comptes, 6 pages, neuf groupes Facebook et 16 comptes Instagram qui ont été désactivés par les équipes du réseau social. Au-delà d’interroger sur les pratiques de l’armée française et sur sa responsabilité dans cette affaire, la situation soulève une question importante : à l’ère des campagnes de désinformation étatiques en ligne, les réseaux sociaux ne deviennent-ils pas les “gendarmes du monde” version 2.0 ?

L’avènement d’Internet, version 2.0 du désenchantement de Weber ?

Dans son ouvrage Le Désenchantement de l’Internet – Désinformation, rumeur et propagande, le spécialiste en sciences de l’information et de la communication Romain Badouard remet au goût du jour le concept de « désenchantement » formulé par Max Weber. Et effectivement, nous sommes passés d’un monde à un autre ; des promesses d’émancipation, de transformation et d’amélioration de la vie quotidienne aux rumeurs, fausses informations, vagues de harcèlement et course à la popularité qui caractérisent aujourd’hui la vie numérique.

Dans ce qui est quelque part devenu un champ de bataille, le maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise se penche sur la « nouvelle guerre de l’information« , la participation d’acteurs multiples dans le débat en ligne et la multiplication de leurs « registres d’intervention« . Et parmi ces acteurs, on retrouve bien entendu les États, qui cherchent eux aussi à exister et à défendre leurs intérêts dans l’espace numérique.

Les campagnes de désinformation ne sont pas nouvelles et, au même titre que les faxe news, il est compliqué de lutter contre elles. Comme l’expliquent Florian Sauvageau, Simon Thibault et Pierre Trudel dans Les fausses nouvelles. Nouveaux visages, nouveaux défis. Comment déterminer la valeur de l’information dans les sociétés démocratiques : « les efforts de dénonciation finissent par amplifier le problème qu’ils essaient de résoudre […] le fait d’adopter une attitude critique ne fait qu’empirer les choses, puisque, en discréditant les fausses nouvelles, nous continuons d’en parler ». Du reste, il est aujourd’hui presque impossible de prévenir l’émergence d’un réseau de désinformation numérique avant qu’il ne soit pleinement constitué et opérationnel. Si une telle opération requiert des moyens spécifiques, elle n’en est pas moins accessible à de nombreux acteurs de l’espace numérique, et non pas seulement étatiques…

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POLICE PARTOUT, JUSTICE NULLE PART : À LANNION, MANIFESTATION CONTRE LE PROJET DE LOI “SÉCURITÉ GLOBALE”

En cette soirée du 23 novembre, iels sont plus de 500 à être venu.e.s manifester contre le projet de loi “Sécurité Globale”. Discours, pancartes et slogans scandés ensemble, les syndicalistes, étudiant.e.s, adhérent.e.s de partis politiques et Gilets Jaunes protestent contre une loi “liberticide”. Reportage.


“Police partout, justice nulle part”. Lorsque résonne ce slogan, la nuit est déjà tombée sur la ville de Lannion, dans le département des Côtes d’Armor. Il est 19 heures, et plusieurs centaines de personnes sont rassemblées sur le parvis de la mairie. Les températures hivernales n’ont pas refroidi les manifestant.e.s, venu.e.s protester contre le vote de la loi “Sécurité globale”, qui doit être adoptée le lendemain à l’Assemblée Nationale. En déambulant dans la foule attentive, on croise des Gilets Jaunes, des étudiant.e.s en journalisme et en communication, mais aussi de simples habitants venus montrer leur soutien.

Lancée à l’initiative de Solidaire 22, la manifestation rassemble la CGT, le Syndicat National des Journalistes (SNJ), le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), les représentants locaux du Parti Communiste Français (PCF). 500 personnes ont répondu à l’appel selon les organisateurs ; 300 selon les estimations des forces de l’ordre, qui se sont postés à proximité pour encadrer la manifestation.

Pancartes en carton à la main, les manifestant.e.s ont rivalisé d’ingéniosité pour faire entendre leurs revendications. Slogans forts, détournements de memes populaires sur Internet et jeux de mots s’élèvent au-dessus de la foule, en réponse aux discours prononcés au micro.

À propos de la loi « Sécurité Globale »…

C’est un texte officiel qui pénalise notamment la diffusion « malveillante » de l’image des policiers. À l’origine, la proposition de loi devait prolonger un rapport parlementaire sur le continuum de sécurité. Toutefois, elle a rapidement soulevé la polémique. En cause, l’utilisation de caméras-piéton et de drones, mais surtout les atteintes aux libertés d’expression et d’information, cristallisées par l’article 24.

Pour « protéger ceux qui nous protègent », jetés « en pâture sur les réseaux sociaux », le texte de loi pénalise d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende la diffusion de « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » de membres des forces de l’ordre en intervention, quand elle porte « atteinte » à leur « intégrité physique ou psychique ». Des critères difficilement appréciables, d’autant plus qu’ils sont jugés en premier lieu par… les forces de l’ordre elles-mêmes.

Une tribune pour revendiquer les libertés

« C’est cette intransigeance de la liberté de la presse qui nous protège tous« , lance Sylvain Ernault, discours à la main face à la foule. « On continue !« , finit le journaliste sous une pluie d’applaudissements et de vivats. À la lumière tremblotante d’une lampe torche, plusieurs orateur.ice.s se succèdent devant la foule, massée au pied des marches, pour faire entendre leurs revendications. Parmi eux, Youna, étudiante en journalisme, mais aussi un représentant trégorrois du PCF, ou encore un Gilet Jaune. Malgré quelques digressions sur la pandémie de COVID-19 et le rôle du gouvernement qui ne font pas l’anonymat, la foule acquiesce aux arguments avancés presque désespérément par les orateur.ice.s.

La tribune est ouverte à tous.tes, l’écoute et le respect des opinions sont de mise. Une sorte de rappel des faits, ou plutôt de ce droit fondamental qu’est la liberté d’opinion. Entre deux discours, nombreux.ses sont les manifestant.e.s qui discutent à voix basse des heurts survenus entre protestataires et forces de l’ordre à Paris le 21 novembre dernier. Beaucoup craignent que certaines de leurs libertés soient, au même titre que la liberté d’expression, “revisitées” par le gouvernement en place.


Des étudiant.e.s en communication brandissant des pancartes en protestation contre le projet de loi securite globale. Place de la Mairie, Lannion, Novembre 23, 2020. Photography by Stephane Duprat / Hans Lucas.

“Tout le monde a le droit de filmer la police”

C’est déjà trop tard”, nous lance Gwen, le regard vif et la cigarette aux lèvres. Le journaliste, qui travaille en tant que pigiste, dresse un constat accablant. « Le tournant, ç’a été en 2016 avec la « loi Travail », notamment en termes de maintien de l’ordre et de violences répressives généralisées« . Un point de départ de cette liste, toujours plus longue, de répressions de libertés fondamentales, et dont la loi Sécurité Globale est le dernier élément en date. « C’est une atteinte énorme au droit d’informer ; mais finalement, cette loi entérine déjà des choses qui se pratiquent déjà par la police« , constate le journaliste en éteignant son mégot par terre. « Et ces violences-là concernent les journalistes, mais aussi les vidéastes amateurs« , enchaîne-t-il, avant de conclure : « Tout le monde à le droit de filmer la police« .

Oh qu’ça fait mal, qu’ça fait mal,
Oh qu’ça fait mal les armes non létales !

J’m’étais éloigné, dans la rue d’à côté,
Quand j’ai vu Benalla, c’était son tonfa

J’m’étais éloigné, dans la rue d’à côté,
Lui et ses comparses m’ont cassé l’métacarpe ! »

— Comptine revisitée, Anonyme

Un manifestant portant une pancarte en protestation contre le projet de loi securite globale. Place de la Mairie, Lannion, Novembre 23, 2020. Photography by Stephane Duprat / Hans Lucas.

Micro à la main, un manifestant entonne une comptine bretonne revisitée à la sauce “violences policières”. Ça parle de flash-balls, de CRS, de clé d’étranglement sur le même ton que les musiques traditionnelles, que beaucoup ici connaissent. Alors que la foule s’éclaircit timidement, une fanfare commence à jouer, couvrant les discussions animées entre manifestant.e.s. Petit à petit, chacun.e rentre chez soi, et les conversations s’estompent sur les pavés de la place de la Mairie.


Jusqu’à, peut-être, une prochaine mobilisation.

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« Hold up », le documentaire qui a déjà braqué plus de 200.000 euros aux complotistes

À chaque jour sa peine, à chaque semaine sa fake news ! Après les contre-vérités lancées par le Président des États-Unis sortant Donald Trump, voici venir « Hold Up », documentaire de 2h40 qui entend « révéler la vérité » sur la pandémie de COVID-19. Un projet qui se démarque de par son utilisation des outils numérique, mais également par son contenu… ou plutôt le patchwork de fake news qui lui sert de contenu. Explications.

À chaque jour sa peine, à chaque semaine sa fake news ! Après les contre-vérités lancées par le Président des États-Unis sortant Donald Trump, voici venir « Hold Up », documentaire de 2h40 qui entend « révéler la vérité » sur la pandémie de COVID-19. Un projet qui se démarque de par son utilisation des outils numérique, mais également par son contenu… ou plutôt le patchwork de fake news qui lui sert de contenu. Explications.

Crédits image : Hold Up – Les Échos

Par les internautes, pour les internautes

Parce qu’à la différence de documentaires plus « traditionnels », Hold Up ne s’embarrasse pas de trouver des producteur.ice.s désireux.se.s de le financer. Pour pouvoir le produire, ses créateurs ont en effet tiré parti des outils numériques à leur disposition, d’autant plus plébiscités en période de confinement. Ce sont donc les internautes qui ont financé le documentaire, en effectuant des donations sur des plateformes de financement participatif comme Tipee ou Ullule. Et il faut croire que le complotisme rapporte gros : le projet a rassemblé plus de 200.000 euros, et ce seulement pour son développement.

Sur la plateforme Tipeee, les dons ne visent pas à compléter un projet, mais à faire des donations sur le long terme pour soutenir un.e créateur.ice : on retrouve habituellement des cagnottes Tipeee sur les chaînes de Youtubeur.euse.s désireux de se faire aider par leur communauté pour se développer. Hold Up est sorti le 11 novembre dernier en ligne, ce qui signifie, comme le souligne le chercheur Tristan Mendès France, que « l’argent qui rentre n’est plus une contribution pour financer le film, c’est un soutien militant ». Le 15 novembre 2020, le documentaire rapportait à ses créateurs plus de 150.000 euros par mois sur la plateforme Tipeee. Un chiffre certes impressionnant, mais qui reste à relativiser selon Tristan Mendès France, qui explique qu’il suffit de « 7400 personnes à ≈20e/mois pour en arriver là ». Maigre lot de consolation pour les fact-checkers qui s’efforcent depuis plusieurs jours de « débunker » le documentaire : la plateforme de financement participatif indique désormais la présence de « potentielles fausses informations présentes sur cette page ou les contenus vers lesquels elle redirige ». Ouf, nous voilà soulagés.

Le complotisme, ça rapporte gros. – Crédit image : Tipeee

« L’Inception du complot », entre gaffes et forfait « all inclusive »

À la différence de nombreuses théories complotistes que l’on retrouve chaque jour sur Twitter, Facebook ou encore le 18-25 de jeuxvidéos.com (si, si), Hold Up se démarque par son budget, sa diffusion mais surtout sa construction. Le documentaire ne plonge pas directement le spectateur dans le complotisme, mais il l’y pousse petit à petit en multipliant les figures du complot. À un tel point que les « fact-checkers » (qu’ils soivent journalistes ou non) se demandent aujourd’hui s’il faut vraiment démonter toutes les contre-vérités exposées dans les 2h40 de « documentaire », comme l’explique Numerama dans cet article. Le journaliste Marcus Dupont-Besnard explique d’ailleurs que les rédactions du Mondede Libération ou encore de Sciences et Avenir n’ont pu traiter toutes ces fausses affirmations à la fois, en s’efforçant tout d’abord de « débunker » les plus grosses.

Parce qu’entre COVID-19, 5G, hydroxychloroquine, Bill Gates, nouvel ordre mondial ou encore cryptomonnaies, « Hold Up » fait rapidement figure d’ « all inclusive » du conspirationnisme. Un ensemble alléchant pour les adeptes de complotisme, mais qui présente de nombreuses erreurs visibles au premier coup d’oeil. Parmi elles, le changement de statut d’un des experts présentés entre deux scènes, la présence d’une « profiler » avec une tendance à l’extorsion de fonds ou encore

Une accumulation de « gaffes » rapidement repérées par de nombreux internautes qui n’ont pas manqué de le partager sur les réseaux sociaux, mais qui suscite des réactions inattendues dans les milieux complotistes. Raphaël Grably, journaliste chez RMC et BFMTV rapporte ainsi avoir lu dans un groupe anti-masque « une théorie selon laquelle #HoldUp est tellement stupide qu’il a été appuyé par « le pouvoir » pour discréditer les « esprits libres » » :

L’arroseur arrosé ? – Crédits image : Raphaël Grably (@RGrably) sur Twitter

Une observation amusante que n’ont pas manqué de reprendre les internautes, à l’image du journaliste de Libération Sylvain Chazot sur Twitter :

L’Inception du complot – Crédits image : Sylvain Chazot (@sychazot) sur Twitter

De la « pensée de l’avocat » à la hiérarchisation, de multiples facteurs de croyance dans les contre-vérités

Les raisons qui poussent de nombreux.ses internautes à croire les fake news et les partager sont nombreuses, pour certaines encore inconnues. Toutefois, plusieurs études s’intéressant au profil de ces internautes ont permis des observations intéressantes.

Malgré ce que l’imaginaire collectif laisse à penser, les personnes sceptiques à l’égard de la science sont bien souvent aussi instruites et intéressées par la science que les autres internautes. En réalité, ce n’est pas l’exposition à l’information qui est responsable de ce phénomène, mais ce qu’ils font de cette information, la manière dont elle est traitée. Matthew Hornsey, de l’Université de Queensland aux États-Unis explique que la majorité des sceptiques adoptent la « pensée de l’avocat », qu’il explique ainsi : « les gens choisissent avec soin les informations auxquelles ils veulent prêter attention afin de parvenir à des conclusions qu’ils veulent vraies« .

Le docteur Troy Campbell, design psychologist [psychologue de la conception, ndlr] à la Oregon University a lui aussi travaillé sur les fake news et leur appréhension par les internautes. « Dans nos recherches, nous constatons que les gens considèrent les faits comme plus pertinents lorsque ceux-ci tendent à étayer leurs opinions« , explique-t-il. « Lorsque les faits vont à l’encontre de leurs opinions, ils ne nient pas nécessairement les faits, mais ils disent que les faits sont moins pertinents« . Ainsi, les personnes qui croient aux contre-vérités ne rejettent pas forcément les explications « logiques » et rationnelles qui leur sont apportées, mais opèreraient plutôt une hiérarchisation des informations -fausses comme vraies- qui leur parviennent…

Mini-révolution pour la NCAA : les universitaires peuvent enfin toucher le pactole

C’était une annonce attendue depuis de longues années : aujourd’hui, le contrat est signé. Les joueurs des universités américaines ont désormais le droit de passer des accords commerciaux, pour profiter financièrement de leur image et de leurs droits. Une réelle avancée pour les universitaires, trop longtemps exploités par la ligue américaine.

Cela fait plusieurs dizaines d’années que la demande existait. Depuis le développement de la NCAA (la National Collegiate Athletic Association, le championnat américain réunissant un grand nombre d’universités aux États-Unis, NDLR), les droits des joueurs ont toujours été une question centrale. Jusqu’à présent, la Ligue et les universités étaient les seuls bénéficiaires des retombées financières dues au talent et à l’excitation générés par ces jeunes joueurs. Aux Etats-Unis, c’est bien simple : les universitaires sont traditionnellement les sportifs les plus suivis. On ne compte ainsi plus les années où le Final Four (tournoi final de la NCAA) est plus suivi que les Playoffs NBA. La jeunesse au-dessus des adultes, les amateurs au-dessus des professionnels ; une longue tradition aux USA.

Pourtant, au fil des ans, la question de la rémunération des joueurs universitaires s’est souvent posée. Avec les revenus qu’ils sont capable de générer tout au long de l’année, pourquoi ne retireraient-ils rien de cet immense flux ? L’intégralité des profits revenait en effet aux universités et à la NCAA; les protagonistes n’avaient quant à eux aucune chance de voir la moindre trace de billets verts. Une injustice donc, mais aussi une peur pour l’avenir. Les histoires de phénomènes universitaires s’étant blessés, ou n’ayant pas réussi à hausser le niveau pour accéder à la NBA se comptent par milliers. Pourtant, on parle ici de joueurs ayant fait fonctionner le système en donnant absolument tout… Pour au final repartir sans n’avoir jamais pu profiter du moindre bénéfice après de nombreux sacrifices.

Heureusement pour eux et pour tous les fans de NCAA, une avancée majeure vient de se produire, et c’est tout le monde universitaire qui s’en réjouit. C’est par le biais de Shams Charania, journaliste pour The Athletic, que nous l’avons appris le 30 juin dernier, dans la soirée.

« La NCAA déclare que les athlètes pourront bénéficier de leurs noms, images et apparences à partir de jeudi »

Ces quelques mots viennent de changer diamétralement l’histoire du sport universitaire. Ils signifient en effet que les joueurs vont pouvoir être rémunérés directement grâce à leur image, que ce soit dans des camps basket organisés, grâce à des séances d’orthographe, ou tout simplement via des contrats de publicité. Seule contrainte, le nom ou le logo de l’université dans laquelle évolue le joueur ne peut aucunement être intégré. Une contrainte bien infime, quand on sait à quel point les noms des joueurs sont parfois plus célèbres que ceux de leurs équipes. Jalen Suggs, Evan Mobley, Cade Cunningham ; ces noms ne vous disent probablement rien… Mais aux oreilles de n’importe quel américain ayant accès à une chaîne de sport, ils sont aussi familiers que ceux de Kylian Mbappé ou Karim Benzema en France.

Un changement important pour la NCAA, mais surtout essentiel alors que la ligue commence à perdre ses plus grands talents. Depuis quelques années, on remarque que les jeunes prometteurs perfectionnent leurs compétences dans les ligues internationales (la Lamelo Ball en Australie) ou en G-League (sorte de « division 2 » en NBA). Plus que leur simple disparition des programmes universitaires, le fait de pouvoir désormais monétiser leur image va peut-être voir enfin retenir les étudiants à l’école.

Lamelo Ball avec les Illawara Hawks (Photo by Anthony Au-Yeung/Getty Images)

Depuis une vingtaine d’années, et l’arrivée en NBA de joueurs comme Kevin Garnett ou Kobe Bryant – directement arrivés après le lycée -, les stars arrivent de plus en plus jeunes dans la grande ligue. A tel point que la direction a décidé de mettre en place au début des années 2000 un règlement obligeant les joueurs a réaliser au moins une année en université avant de pouvoir être drafté (recruté, NDLR) par une équipe NBA. Las, on ne compte plus le nombre de première année filant ensuite en NBA ; c’est même devenu la norme. Il est aujourd’hui rare de croiser un athlète ayant fait son cursus complet, c’est-à-dire sur une durée de 4 ans.

Entre évolution logique et nécessaire, la NCAA essaie enfin de se renouveler. Une direction que se devait de prendre la Ligue universitaire, à la fois dans le respect de ses joueurs et pour éviter de les voir partir ailleurs. Un petit pas pour les dirigeants, un pas immense pour les jeunes.

Cade Cunningham, joueur le plus prometteur de toute la NCAA (Basket USA)

Bref. Vous avez dit « deepfake » ?

On l’a vu, la désinformation en ligne peut prendre de multiples apparences -mêmes les plus trompeuses-. Présentés come l’évolution -presque- ultime des fake news, les deep fake, ces vidéos dans lesquelles des internautes font dire et faire tout et n’importe quoi à des célébrités comme à des hommes politiques inquiètent de par leur réalisme et leur potentiel de persuasion. Mais selon une récente étude (et de nombreux articles), on ne devrait finalement peut-être pas plus s’inquiéter que cela.

Et Jordan Peele lâcha une bombe.

Crédits photo : BuzzFeed

En 2018, le réalisateur américain Jordan Peele (Get Out) créait le « buzz » en publiant une vidéo, en partenariat avec le site BuzzFeed (sic) dans laquelle il utilise la technique du deep fake pour faire dire tout et n’importe quoi à l’ancien Président des États-Unis, Barack Obama.

En 1 minute et 13 secondes, Peele réussit deux choses : 1) faire dire au Président que « Trump est une merde totale et absolue » et 2) alerter sur ces nouvelles techniques de production d’images de synthèse qui pourraient jouer un rôle considérable dans la désinformation. Le réalisateur commençait ainsi cette vidéo en expliquant que le monde entrait dans un ère « où nos ennemis peuvent faire croire que n’importe qui dit n’importe quoi à n’importe quel moment« .

Si le sujet était déjà bien connu des journalistes, chercheurs et membres de la communauté informatique, il a cependant été en quelque sorte révélé au « grand public » (la vidéo a été vue plus de 8,2 millions de fois à l’heure où nous écrivons ces lignes).

À l’origine du phénomène, le « GAN »

Crédits image : 01Net

Le deep fake est un contenu digital, généré en utilisant une technique de deep learning [« entraînement profond » d’une intelligence artificielle à laquelle on soumet des jeux de données] connue sous le nom de Generated Adversarial Network (GAN). D’après Laurence Allard, « c’est autour d’une bière dans une célèbre brasserie de Montréal » que le chercheur à l’origine de cette technique, Ian J. Goodfellow en aurait eu l’idée.

Schématisation du concept du Generated Adversarial Network (GAN) | Crédits : 01Net

Le processus utilisé par le GAN est relativement simple : il met en concurrence (d’où le terme « adversarial ») deux algorithmes. En premier lieu, le « générateur« , dont le rôle est de générer des images de synthèse ; en second lieu, le « discriminant » dont le rôle est de comparer les images générées à un échantillon de véritables images. Si le second détermine qu’une image produite par le premier est fausse, alors le processus recommence, et le générateur apprend de ses erreurs, tout comme le discriminant apprend de ses « victoires » lorsqu’il réussit à déterminer une image comme « fausse ». Le produit final du programme est obtenu lorsque les deux algorithmes s’accordent, c’est-à-dire lorsque les images produites par le générateur sont considérées comme « vraies » par le discriminant, et qu’il n’est plus possible aux deux algorithmes « d’apprendre ».

De la pornographie…

Crédits photo : Dazed

À l’origine des deep fakes et de leur utilisation par des internautes, on retrouve la pornographie et, dans une certaine mesure, le revenge porn. Selon de multiples sources, le phénomène serait apparu à l’automne 2017 sur le réseau social Reddit, connu pour fédérer un très grand nombre de communautés. Un utilisateur anonyme, connu sous le pseudonyme de « Deepfakes » publie alors plusieurs vidéos pornographiques mettant en scène des actrices comme Daisy Ridley, Gal Gadot, ou encore Scarlett Johansson. À mesure que ses publications attirent l’attention des utilisateurs et leurs retours, « Deepfakes » corrige ses versions, les rendant « plus vraies que nature ». En cela, il est d’ailleurs intéressant de constater qu’il reproduit le concept du machine learning. L’utilisateur a cependant rapidement été suspendu par les modérateurs de Reddit, mais le mal était fait.

Le deep fake refait ensuite surface dans les débats après la publication en janvier 2018 de l’application russe Fake App, accessible à n’importe qui sur Internet et permettant de créer de fausses vidéos en utilisant la technique du deep fake. Son utilisation devient rapidement hors de contrôle : l’application est utilisée dans plusieurs affaires des revenge porn et rapidement retirée des sites de téléchargement. Enfin, sur le papier.

… à tout le reste.

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En 2019, le monde de la recherche et de l’information se voulait légèrement alarmiste sur la question des deep fakes et de leur potentiel. Dans un numéro de Complément d’Enquête, cela n’avait d’ailleurs pas empêché le présentateur Jacques Cardoze de se faire passer pour Emmanuel Macron. Mais il faut aussi prendre cette information avec du recul, et en se remémorant le contexte : dans la campagne présidentielle étasunienne de 2016 opposant Donald Trump à Hillary Clinton, les fake news avaient certainement joué un rôle capital. S’ils demeurent d’actualité, surtout au vu du contexte politique outre-Atlantique, ces éléments de désinformation n’ont toutefois pas encore standardisé la production et la diffusion de productions aussi développées que les deepfake.

Dans un article paru fin 2020 dans le MIT Technological Review, Karen Hao et Will Douglas Heaven expliquent justement que son usage s’est même diversifié en 2020, et que le procédé est devenu « mainstream ». On retrouve ainsi des deepfake utilisés pour préserver l’anonymat de sources dans un documentaire, pour créer des memes (« surprise! »), pour faire la promotion d’une marque ou de produits en période de confinement, pour promouvoir des campagnes de sensibilisation politique… Les exemples sont nombreux, et rassurent quant au potentiel bienveillant -et les champs d’application !- de cette technique.

Et si ?

Crédits photo : France Inter

Mais en ce début d’année 2021, c’est une autre vision du potentiel des deepfakes qui apparaît… Dans un article publié sur NiemenLab, Joshua Benton révèle que cette technique peut effectivement faire passer de la désinformation pour véridique auprès d’un public, mais pas plus que d’autres moyens -moins en vogue- de faire passer un mensonge. En s’appuyant sur une étude publiée par Soubhik Barari, Christopher Lucas et Kevin Munger, le journaliste propose une observation qui tient -au moins- à deux facteurs.

Dans un premier temps, la complexité de production d’un deepfake réaliste ne doit pas être mise de côté. À partir du moment où vous voulez essayer de berner le plus d’internautes possibles, votre production doit être la plus crédible possible. Et avec de nombreux spécialistes à l’affut sur les réseaux sociaux (merci r/quityourbullshit) et/ou les forums spécialisés, il faudrait un peu (beaucoup) d’entraînement à un.e utilisateur.ice lambda pour produire un deepfake convaincant sur le long terme. Et si vous ne me croyez pas, allez donc voir ce que cela a donné chez les journalistes au journal Le Monde. Vincent Nozick, maître de conférences à l’Université de Paris-Est et créateur du logiciel de détection de deepfakes MesoNet expliquait alors aux journalistes :

« Le plus difficile, c’est d’avoir une bonne base de données de milliers d’images de bonne qualité et variées. Ensuite, il va falloir comprendre les paramètres et bien les estimer, pour rendre un visage un peu plus grand par exemple. Si on ne choisit pas les bons, ce n’est pas joli. Et ça, on ne le sait qu’au bout d’une journée. Ça demande de l’expérience. »

Vincent Nozick, créateur de MesoNet

Pour en revenir à notre sujet, ne peut pas produire des deepfakes qui veut. De fait, des techniques alternatives de désinformation numérique apparaissent, comme les cheapfakes (à l’origine de la vidéo supposée montrer la femme politique Nancy Pelosi en état d’ivresse) ou encore (mais là, c’est extrêmement basique) de simples montages photo présentant une citation erronée attribuée à une personnalité politique.

Dans un second temps, l’association d’images et de son truqués pour amener à croire en une fausse information n’est pas forcément le cocktail le plus pertinent. Dans leur étude, Barari, Lucas et Munger ont présenté à un échantillon de personnes un ensemble d’informations, pour certaines vraies, pour d’autres fausses. Ces dernières étaient présentées sous plusieurs formes : texte écrit, enregistrement audio, ou encore deepfake.

Les résultats de cette recherche ont en effet démontré que les deepfakes conduisaient 47% de l’échantillon à croire en la fake news présentée. Mais l’audio seul, lui, atteint le « score » de 48%, quand le format textuel réussissait à convaincre 43% des personnes interrogées. De ces observations, les chercheurs tirent notamment cette conclusion :

« Dans l’ensemble, l’expérience d’exposition fournit peu de preuves que les vidéos truquées [deepfakes, ndlr] aient une capacité unique à tromper les électeurs ou à modifier leur perception des politiciens. En fait, la condition audio a eu l’effet trompeur moyen le plus important, bien que la différence soit statistiquement insignifiante par rapport à la vidéo dans tous les sous-groupes sauf deux ; certains modèles qui estiment les coefficients marginaux de tromperie ajustés pour chaque groupe dégagent une différence significative. »

Soubhik Barari, Christopher Lucas, Kevin Munger – Political Deepfake Videos Misinform the Public, But No More than Other Fake Media

Enfin, Joshua Benton pointe du doigt un phénomène intéressant dans cette étude : lorsqu’on leur demande de discerner une fausse vidéo d’une vraie, les individus sont plus enclins à désigner une production comme étant fausse si elle donne une mauvaise image de leurs orientations politiques. Le journaliste complète : « c’est à la fois la raison pour laquelle notre écosystème d’information est un désastre et pourquoi les deepfakes ne sont pas aussi mauvais que ce que les gens craignaient ». Alors que l’on s’attend à ce que les internautes puissent discerner le vrai du faux sur la base d’arguments réels et d’une analyse (même fournie par un internaute tiers), il semblerait qu’iels soient à même de « détecter » les trucages sophistiqués… parce qu’ils ne correspondent pas à leur vision du monde.

Ah ben finalement ça va, l’être humain peut gérer seul. | Crédits : GIPHY

Visiblement, le prochain -faux- Watergate ne sera donc pas partagé sur Twitter, YouTube et Instagram. Mais en attendant, vous pouvez toujours vous demander ce que la technique GAN -à l’origine des deepfakes, on le rappelle- implique dans le monde de l’art… Mais ça, c’est une autre histoire.

Vaccin is the new hoax !

C’est officiel, la campagne de vaccination contre le COVID-19 a été lancée le 27 décembre dernier par les autorités sanitaires françaises. Les pensionnaires et le personnel soignant de deux structures hospitalières pour personnes âgées à Sevran et Dijon ont été les premier.ère.s à pouvoir bénéficier du vaccin développé par Pfizer et BioNTech. La campagne de vaccination doit se déployer cette semaine dans une dizaine d’établissements en région parisienne, mais aussi lyonnaise et lilloise. D’autres pays européens, comme l’Allemagne, la Hongrie et la Slovaquie avaient déjà démarré les vaccinations le 26 décembre.

En France, c’est Mauricette M. , 78 ans qui a été la première à pouvoir bénéficier d’une vaccination, à l’hôpital René-Muret de Sevran. L’événement était bien entendu immanquable pour les chaînes de télévision, et l’opération a été retransmise en direct sur le petit écran. Mais voilà, une seule petite phrase prononcée par la septuagénaire va déchirer les passions et donner du grain à moudre à de nombreux internautes, complotistes ou non. Alors que l’infirmière s’apprête à vacciner Mauricette M., celle-ci semble en effet dire “Ah, il faut faire un vaccin ?”.

Une nouvelle pièce dans le juke-box des fake news

Ni une ni deux, des dizaines d’internautes partagent l’extrait vidéo sur les réseaux sociaux, et s’enclenche alors une bataille pour savoir si la patiente a oui ou non prononcé cette phrase. Mais au-delà de savoir ce que Mauricette M. a réellement dit, se cache en creux la délicate question du consentement des personnes âgées dépendantes à la vaccination. Et c’est l’un des nombreux arguments utilisés par les fervents défenseurs du “AIFFUV” (“Ah, il faut faire un vaccin ?”, j’adore les sigles) : selon eux, la septuagénaire n’était pas consciente qu’elle allait être vaccinée et n’avait pas donné son accord

La théorie est décidément aussi complexe que la seconde phrase… – Crédits : François Asselineau (@UPR_Asselineau) sur Twitter
C’est vrai que quitte à prendre des cobayes, autant ne pas choisir les volontaires. – Crédits : Jean Messiah (@JeanMessiha) sur Twitter

Le hic, c’est que d’autres internautes affirment que Mauricette M. a simplement demandé “Ah, il faut faire avec ça ?” en jugeant du regard le matériel de l’infirmière, posé sur un plateau près d’elle. Mais passons l’analyse spatiale de la pièce, elle ne nous servira à rien. Au final, personne ne sait réellement ce qu’a dit la septuagénaire : ni le personnel de l’APHP, ni les journalistes présent.e.s ne peuvent confirmer ses propos.

Le saviez-vous ?

Pour cette première, c’est un “pool” de journalistes qui a capté images, faits et sons pour ensuite pouvoir les exploiter à la télévision, à la radio, dans la presse écrite ou encore en agence de presse. Étaient donc présent.e.s une équipe de tournage de  TF1, un.e journaliste de la presse écrite, une journaliste de France Info et un photographe de l’AFP. Charge à eux de diffuser ensuite leurs prises à la profession pour que toutes les rédactions puissent couvrir le fait d’actualité. 

Ce que l’on peut vérifier, par contre, c’est si Mauricette M. a effectivement donné son consentement pour être vaccinée. Interrogé par FranceInfo, l’APHP confirme qu’il y a eu « un recueil initial de son intention de vaccination« , puis « une consultation prévaccinale » au cours de laquelle “Mauricette M. a rappelé à l’équipe médicale qui la suit au quotidien sa décision et sa volonté de se faire vacciner« . Une information confirmée par les journalistes présents, à qui l’infirmière a confié avant la vaccination que “le consentement [avait] été fait. La prescription est faite. J’ai vérifié ce matin. Tout est OK.« . Et toc.

Comme un air de déjà-vu…

Première mondiale, le Royaume-Uni a quant à lui lancé sa campagne de vaccination dès le 8 décembre dernier. Margaret Keenan, 90 ans, a ainsi été la première patiente au monde à recevoir le vaccin développé par Pfizer-BioNTech. Mais comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, ce fait d’actualité a rapidement été suivi par des théories complotistes plus ou moins déconnectées de la réalité. En tête ? Le prétendu décès de la nonagénaire quelques heures après sa vaccination.

Au choix, Margaret Keenan pourrait être une actrice engagée pour simuler la vaccination, ou bien être décédée en 2008, voire même avoir déjà été vaccinée aux États-Unis : la liste est longue, mais RTL en propose un résumé assez sympathique. Selon une porte-parole du service de santé public (NHS, ndlr) anglais interrogée par l’AFP, la rumeur voulant que la nonagénaire soit décédée quelques heures après l’injection est “absolument fausse”. Mais des théories complotistes, diffusées notamment sur Facebook, arguent que la BBC aurait elle-même annoncé le décès, avant de se raviser. Là encore, c’est faux : un employé du groupe télévisé britannique a confirmé à l’agence de presse que le média n’avait “ni publié, ni supprimé d’article à ce sujet”.

Comme on dit dans les jeux vidéos, try again.

The Crown, ou une certaine idée de la perfection

La série sur la reine Elizabeth II est de retour pour une quatrième saison. Sans surprise, on continue de suivre les pérégrinations de la famille royale britannique, cette fois-ci dans les années 70 et 80. Et c’est toujours aussi excellent.

Des performances majeures…

The Crown est sans conteste l’une des meilleures séries au monde : c’est bien simple, tout y est. L’histoire, les créateurs impliqués, le scénario, la réalisation, la musique, les costumes, les décors et les acteurs. D’ailleurs, une fois n’est pas coutume, cette critique commence avec ces derniers. Ici, les acteurs, plus que de reproduire des performances mimétiques avec les véritables personnalités, sortent leurs tripes et le meilleur d’eux-mêmes pour devenir légendaires en seulement quelques scènes. Le premier nom qui nous vient à l’esprit en écrivant cette définition, c’est bien celui de Gillian Anderson, qui interprète la Dame de Fer Margaret Thatcher, personnage clé de cette saison. Le timbre de voix, à la limite constante de la rupture, cette éloquence si particulière, une espèce de lenteur comme si elle était en décalage avec son temps, et la démarche, toujours soignée, propre, sans accroc, parfaite. Pourtant, la série se permet, lors des moments plus intimes avec la première ministre, de montrer son caractère humain. Loin d’être irréprochable sur ce point-là, elle est montrée avec sa vision très, disons particulière, de comment doivent se comporter les hommes et les femmes, et même de sa conception de la famille.

Pour continuer sur les acteurs, comment ne pas mentionner Josh O’Connor et Emma Corrin, respectivement le prince Charles et Lady Diana Spencer. Point central de l’histoire, ce couple shakespearien et incapable de vivre ensemble est déchirant pour tout le monde. Cela vaut pour le public, les protagonistes, le reste de la famille royale. Et tout ça est tout simplement représenté par un Josh O’Connor littéralement possédé par son rôle. Cet espèce d’être extrêmement cultivé qu’est Charles, mais qui a immensément besoin d’amour, de reconnaissance et d’être sur le devant de la scène. A l’inverse, Emma Corrin montre une Diana Spencer radieuse, naïve, splendide devant les photographes, mais dépressive, malade, étouffée par un costume trop grand pour elle dans l’intimité.

… qui en éclipsent d’autres

Ces trois interprétations éclipsent un peu le reste, pourtant d’une justesse incroyable. La première desservie est probablement Olivia Coleman, la reine étant légèrement mis à l’écart dans cette saison, peut-être suffisamment développée sous les traits de Claire Foy dans les deux premières. Mais le très grand perdant est le sublime Tobias Menzies. S’il est définitivement la meilleure version du prince Philip (même si attention Matt Smith était très bon), son rôle est vraiment presque un rôle tertiaire. Alors que dès qu’il apparaît à l’écran il le sublime, il l’avale. Toujours des citations presque envoûtantes qui sortent de sa bouche, d’une prestance et d’un charisme quasiment jamais vu dans une série de ce type, il subjugue les lignes de Peter Morgan.

Malheureusement les lignes ont des limites -on n’évoquera pas les performances de Helena Bonham Carter, Marion Bailey ou Erin Doherty– mais comme vous l’avez probablement compris, elles sont aussi excellentes. L’ensemble du casting a d’ailleurs fait son adieu au show : les acteur.ice.s sont en effet remplacés toutes les deux saisons, et une toute nouvelle équipe fera son apparition lors de la saison 5.

L’idée générale et l’écriture

Peter Morgan, le créateur de la série, l’a rappelé lors d’interview accordé lors de la sortie de la saison 4 : « ce n’est pas la réalité ». Le scénariste reprend des événements qui sont arrivés à la famille royale britannique pour en tirer la sève de son histoire. Il réinvente les événements pour que cela puisse rentrer dans ce contexte fictionnel. Malgré tout il met le doigt sur des histoires qui semblent être aujourd’hui mises sous le tapis par la monarchie – qui a d’ailleurs rejeté cette saison, alors qu’elle avait apprécié les deux premières –, visiblement inconfortable avec les faits abordés par la série.

Plus que de simplement s’approprier l’histoire de la famille royale pour en faire une fiction, c’est davantage le talent de scénariste de Peter Morgan que cette réussite met en exergue. Un chef d’œuvre d’allers-retours entre les différents personnages qui ne nous perd jamais. Il arrive à lier les arcs narratifs propres à chacun des protagonistes sans qu’on sente que certains sont laissés de côté. Certes la reine, Philip ou Margaret sont moins présents à l’écran, mais iels remplissent parfaitement leurs propres arcs.

Des scènes marquantes

Lorsqu’on pense à l’écriture de Peter Morgan dans cette saison, deux scènes, très différentes dans leurs créations, nous viennent tout de suite à l’esprit.

La première est un échange entre Thatcher et la reine après que cette dernière ait sous-entendu dans les médias qu’elle était en désaccord avec la politique de la première ministre. Cette scène où les deux femmes s’échangent des politesses d’une froideur extrême et où la tension sous-jacente est tellement présente que ça en devient presque gênant pour le spectateur est d’une maestria incroyable.

La seconde montre un tout autre pan de l’écriture de Peter Morgan. Il s’agit d’un échange plus que sur-excité entre Charles et Diana, où tous les problèmes et les blocages de leur relation ressortent enfin par des mots, terribles et blessants pour les deux, qui terminent d’achever le spectateur qui ne supporte plus cette relation qui détruit les deux. Cette scène rappelle d’ailleurs étrangement l’explosion qu’il y a dans Marriage Story de Noah Baumbach, également disponible sur Netflix. D’autres scènes, moins poignantes, viennent frapper le spectateur, et si ce n’est que pour en citer une, il s’agirait peut-être de ce qu’on peut considérer comme la tirade la plus importante de toute la série, celle de Philip qui explique à Diana que tout le monde n’est utile que pour la reine.

«Le terme étranger est juste. J’étais un étranger la jour où j’ai rencontré la princesse de 13 ans qui deviendrait un jour ma femme. Et après toutes ces années j’en suis toujours un. Nous le sommes tous. Tout le monde dans ce système et un étranger, seul, perdu et sans importance, hormis une personne, la seule personne qui compte ».

La réalisation et la musique au service du somptueux

Un terme pour définir la réalisation de The Crown : classieux. Tout est si parfait, si beau, si symétrique, si carré. Pas un seul plan ne vaut pas le coup d’oeil, c’est presque magique tant tout semble fonctionner à la perfection. Mais arrêtons de simplement crier au génie, et attardons-nous juste quelques instants sur ce qui fait le charme de ce show.

Premièrement, l’utilisation des décors. The Crown a des décors somptueux, c’est une évidence ; mais les réalisateurs les utilisent avec une finesse et une précision déroutantes. Là où on le constate le mieux, c’est lorsque l’action se déroule dans un château ou alors dans la nature. Pour le château cela paraît de prime abord évident, mais c’est vrai : tout est trop. Les personnages sont écrasés par ces édifices, bien trop imposants pour eux; celle qui en pâtit le plus n’est autre que Diana, qui à chaque fois qu’elle est filmée dans ces lieux, apparaît de loin, comme absorbée par les lieux. Dans la nature, c’est un traitement certes différent mais extrêmement beau. Ici on va avoir des plans qui durent, qui durent, et cela d’ailleurs dans toute la série, ce qui fait du bien quand on voit à quel point les séries sont d’habitude montés pour rajouter du rythme, ici le rythme est présent sans avoir besoin de recourir au montage excessif. La nature est montrée dans son plus bel appareil, vierge, sans alentours : elle semble infinie, mais la réalisation montre surtout à quel point elle semble être le seul mince refuge qu’ont les membres de la famille royale, même si en fin de compte elle ne peut pas l’être non plus…

La musique est le dernier point que l’on souhaite souhaite souligner. Parce qu’elle joue un rôle plus important que dans toutes les autres saisons. Et là encore un thème en particulier, presque principal de cette saison : Diana’s Theme. Cette musique hante tout simplement votre esprit. Il est empli de douceur mais surtout d’énormément de tristesse et de mélancolie, déchirant de vérité et remplit votre cerveau. Au-delà de l’évocation de ces émotions, on remarque la montée de cuivres qui termine le morceau, comme pour toujours rappeler le poids monstrueux et écrasant de la monarchie sur Lady Di.

Conclusion

Comme vous avez probablement pu vous en rendre compte tout au long de la critique, la rédaction d’All In est dithyrambique sur la dernière saison de The Crown. Avec cette saison, elle devient sans conteste l’une des trois meilleures séries produites dans l’histoire de Netflix, et aspire à être la plus grande. Tout y est tellement parfait, qu’il est compliqué de lui trouver ne serait-ce qu’un seul défaut, excepté celui que 10 épisodes d’une heure ce n’est pas assez, qu’on en veut beaucoup plus. La hâte est donc plus que présente pour la saison 5.

Note : 20

Evan Livenais

CONFINEMENT. Violences conjugales en hausse

Le 25 novembre, a lieu la journée internationale de lutte contre les violences conjugales. L’occasion de rappeler que, chaque année, 220 000 femmes sont brutalisées par leur (ex) conjoint.


Toujours pas de mesures

Elles étaient 150 en 2019, elles sont déjà 82 en 2020. ​Si l’on compare avec les chiffres de l’année dernière, nous pourrions vite penser que les violences conjugales ont diminué cette année. Et pourtant. ​Avec le confinement, les violences intra-familiales ne font qu’augmenter; face à cette problématique, peu​ de mesures sont mises en place. ​Les chiffres le démontrent : les signalements ont augmenté de 32 % en zone rurale et de 36% en zone d’agglomération lors du premier confinement. Aujourd’hui,​ le​ nombre de victimes pourrait augmenter si le confinement venait à se durcir ou à se prolonger. Plus les restrictions actuelles perdurent, et plus la situation est oppressante et dangereuse.

Même si depuis ​le grenelle,​ 3​5 000 gendarmes ont été formés​ à la prise en charge des signalement et plaintes et que les soignant.e.s sont autorisés à faire des exceptions au secret médical en cas d’état de danger, dans certaines régions, c’est un plus gros problème qui se pose. Laura*, seule psychologue pour les victimes de violences conjugales dans sa région a été placé sous chômage technique.

 » C’est inadmissible, c’est juste purement économique. Je ne sais pas comment les femmes que j’accompagnais vivent le confinement. Elles peuvent appeler le 17, le 3919 ou le 119, mais est ce qu’elles le feront? »

Laura*, psychologue

Pour les femmes et les enfants, c’est un véritable enfer. La justice marche au ralenti. « Certaines mères ont prévenu des agressions sexuelles que leur compagnon avait infligé à l’enfant avant le confinement. Désormais, les affaires sont suspendues. Je ne sais pas du tout ce qu’il en est de ces personnes. » explique la psychologue.

La fatigue militante

Si les féministes ne peuvent plus dénoncer ces violences dans les rues avec les collages et dans les manifestations, elles le font sur les réseaux sociaux. Le site ​l’Importante,​ partage les articles mettant en avant les demandes de dons des fondations. Mais, avec les peu de mesures mises en place, les victimes demandent bien plus souvent de l’aide aux militantes féministes qu’à la police. Une situation épuisante et angoissante pour ces dernières, qui s’efforcent de sensibiliser et de conseiller les victimes.

L’écrivain et femme politique Caroline de Hass en témoigne elle-même sur Twitter : les sollicitations de victimes sont très nombreuses et témoignent d’un manque de communication et de sensibilisation des autorités compétentes.

« Un message comme j’en reçois presque chaque jour » – Crédit : Caroline de Haas (@carolinedehass) sur Twitter

Et si les militantes dénoncent cela, c’est aussi pour faire réagir le gouvernement. Ce n’est pas à elles d’avoir ce rôle mais bien aux institutions judiciaires et policières, qui malgré les formations mises en place par le grenelle, re​fusent toujours les plaintes des victimes.

Jade Duong

*Par précaution, le nom a été anonymisé.

NUMÉROS D’AIDE POUR VICTIME OU TÉMOIN 3919

Par appel téléphonique, contactez le 17 (police et gendarmerie), le 15 (SAMU) ou le 18 (pompiers).

Par SMS, envoyez un message au 119 (Allô Enfance en Danger) ou au 114 (numéro d’urgence pour personne sourde ou malentendante).

LA FOUDRE ROUGE DES POLONAISES

Le gouvernement polonais profite de la crise sanitaire du Covid-19 pour remettre en question les droits des femmes. Dans son viseur depuis mars 2020, le droit à l’avortement.  Des droits menacés à plusieurs reprises, dans un pays conservateur où l’Église catholique occupe une place importante. Ainsi, les femmes comme les hommes sortent dans les rues pour une mobilisation foudroyante.

Crédits photo : C. Mahé 

Par Jade Duong,
le 05/11/2020

« I wish I could abort my government« 

Suite à l’appel du mouvement de «la Grève nationale des femmes», de nombreuses personnes se sont mobilisées dans les rues. Dans ce qui est parfois qualifié de « pays de l’homophobie », drapeaux arc-en-ciel se mêlent maintenant à des slogans antigouvernementaux. Les manifestant.e.s ont massivement exhibé dans la capitale le symbole de leur révolte: une foudre rouge. Des manifestations très pacifiques, malgré quelques infiltrations de groupes extrémistes anti-avortement.

« Les manifestations ont étés très pacifiques, il n’y a eu aucune confrontation avec la police. »

Charlotte Mahé, militante féministe

Le projet de loi « Stoppons l’avortement » n’avait pas été adopté en mai 2020. Ce texte prévoyait un renforcement  de la loi actuelle sur l’avortement, l’une des plus restrictives d’Europe, et mettait en place l’interdiction totale de l’avortement en cas de graves malformations de l’embryon. À l’origine de ce texte polémique : l’Institut catholique et conservateur Ordo Iuris, proche du parti présidentiel d’extrême-droite PiS (Droit et Justice).

La décision récente du Tribunal constitutionnel ouvre donc la voie à l’interdiction de l’avortement en cas de malformation grave du fœtus. Pourtant, 92 % des Polonais se déclarent ainsi contre la décision de la Cour constitutionnelle selon un récent sondage

Krzyczę, stoję. 

« Ce n’est pas juste une lutte pour les droits des femmes. C’est l’expression d’une insatisfaction, d’un désaccord et d’une rage », affirme Klementyna Suchanow, du Mouvement polonais pour les droits des femmes.  D’après les chiffres officiels, il y a moins de 2.000 avortements légaux par an en Pologne. Une donnée qui s’explique selon plusieurs ONG par le nombre d’IVG pratiquées clandestinement en Pologne -ou dans des cliniques étrangères- et qui pourrait atteindre près de 200 000 IVG par an.

Aujourd’hui, le projet de loi refait surface en pleine crise sanitaire, signifiant ainsi l’interdiction de manifester. Mais les féministes ont tout de même protesté, surtout contre l’Eglise.  En Pologne, les conflits conservateurs religieux – féministes n’est pas nouveau.

L’Église est accusée depuis longtemps d’appuyer le pouvoir ultra-conservateur. De nombreuses structures religieuses ont été taguées avec des inscriptions accusant l’Eglise de promouvoir « l’enfer des femmes ». Nombre de manifestants ont brandi des pancartes et lancé des appels violemment anticléricaux. Des messes dominicales ont également été perturbées par l’irruption d’activistes à l’intérieur des églises.

Des attaques qui ont, à leur tour, provoqué une réaction ferme du pouvoir, très proche de l’institution catholique, et mobilisé des groupes d’extrême droite s’auto-proclamant « défenseurs de la foi ». En Pologne, l’Église « n’est plus considérée comme une institution religieuse mais comme une d’influence politique », déclare à l’AFP Adam Szostkiewicz, observateur et analyste de la vie ecclésiastique.  

Une victoire

Grâce à ces fortes mobilisations, le gouvernement de droite polonais a retardé la mise en œuvre de la décision de justice qui interdirait presque tout avortement. Ce mercredi, il n’a toujours pas publié la décision de justice, malgré le délai de lundi, l’arrêt n’est donc pas entré en vigueur. «Il y a une discussion en cours, et il serait bon de prendre un peu de temps pour le dialogue et pour trouver une nouvelle position dans cette situation» a déclaré Michał Dworczyk, chef du cabinet du premier ministre polonais.